


Difficile aujourd'hui de le nier, l'aviation pèse lourd sur le climat. Si ses émissions de CO2 représentent 2,5 à 3 % du total mondial, sa contribution réelle au réchauffement grimpe à environ 5 % lorsqu'on intègre les traînées de condensation et les autres effets propres à l'altitude. Un chiffre qui pourrait laisser penser qu'il suffit de le diffuser pour le faire baisser. Et pourtant, à en croire les chiffres du trafic aérien mondial, savoir que l'avion pollue ne suffit pas à moins voler. Il faut dire qu'en matière de tourisme et de transport, les vieilles habitudes ont la peau dure, et elles se jouent souvent bien plus tôt qu'on ne le pense. Eh oui, le premier vol pris enfant ou ado, en famille, laisse une empreinte qui nous suit ensuite pendant des décennies. Mais la bonne nouvelle, c'est que comprendre pourquoi ces habitudes s'installent, c'est aussi comprendre où agir vraiment. Et ce n'est pas forcément là où on le croit.
C'est ce que démontre une étude publiée en juin 2026 par le Forum Vies Mobiles, menée par les sociologues Yoann Demoli et Pierre Lannoy. Elle apporte un éclairage inédit sur ce sujet : pas seulement qui prend l'avion (on a déjà tout détaillé sur ce point précis dans notre article dédié aux idées reçues et aux inégalités face à l'avion), mais pourquoi certaines personnes volent toute leur vie quand d'autres ne le font jamais, et pourquoi la culpabilité écologique n'y change (presque) rien. On te résume ce qu'il faut en retenir.
🗞️ Pourquoi on en parle maintenant (note du 30 juillet 2026) ? Le 23 juillet 2026, l'aviation mondiale battait un record de trafic. Le même jour, la Gironde brûlait. Deux informations qui ont rarement été rapprochées, alors qu'elles sont reliées par une chaîne bien documentée (émissions de CO2 → réchauffement climatique → canicules et sécheresses plus intenses → incendies et mégafeux). Cette actualité nous a donné envie de creuser une étude sortie quelques semaines plus tôt sur le sujet.
Est-ce que voler dans l'enfance change tout pour la suite ? Oui : avoir pris l'avion avant 18 ans multiplie par 4 la probabilité de voler à l'âge adulte, à caractéristiques sociales équivalentes.
Les jeunes femmes prennent-elles plus l'avion que les jeunes hommes ? Oui, nettement : 61 % de passagères contre 39 % de passagers chez les 15-24 ans. L'écart disparaît après 35 ans.
La culpabilité écologique (flygskam) change-t-elle les comportements ? Non. Seuls 15 % des voyageurs la ressentent, et elle n'abaisse pas la probabilité d'avoir pris l'avion récemment.
Quel est le profil le plus répandu chez les voyageurs aériens ? Le "cynisme" (46,6 %) : connaître l'impact climatique de l'avion sans culpabiliser ni changer sa pratique.
Quelle solution le Forum Vies Mobiles propose-t-il ? Un crédit de 2 allers-retours par an et par personne pour motifs personnels, qui réduirait le trafic aérien de 24 % et les émissions de 5,3 millions de tonnes de CO2/an.
Pour le détail complet sur "qui prend l'avion en France" (low-cost, revenus, concentration des vols), direction notre article dédié, mis à jour avec les mêmes données.

Article
Décarbonation de l'aérien : quand les idées reçues prennent du plomb dans l’aile
L'un des apports les plus originaux de cette étude, c'est d'avoir analysé des trajectoires de vie individuelles plutôt que des statistiques agrégées à un instant T. Résultat : prendre l'avion n'est pas un choix ponctuel, mais une pratique qui se construit dès l'enfance et se reproduit ensuite, souvent sans qu'on en ait vraiment conscience.
À caractéristiques sociales équivalentes, avoir pris l'avion avant 18 ans multiplie par quatre la probabilité de voler à l'âge adulte.

Source : Forum Vies Mobiles, 2026
Parmi les personnes ayant volé durant leur jeunesse, 68,8 % ont aussi volé entre 2022 et 2024, contre seulement 33,7 % pour celles qui n'avaient jamais pris l'avion avant leurs 18 ans. L'adolescence (15-18 ans) ressort comme la période la plus déterminante de cette "socialisation aérienne" : 75,2 % des personnes ayant volé à cet âge ont volé de nouveau récemment. Autrement dit, les habitudes de vacances familiales prises pendant l'enfance pèsent bien plus lourd sur nos pratiques d'adultes qu'on ne l'imagine.
L'étude distingue plusieurs trajectoires de vie. Certaines personnes cumulent une pratique intense et stable depuis l'enfance, l'"hypermobilité installée" (8,2 % des Français·es), plus souvent cadres, diplômées, urbaines et aisées, qui envisagent majoritairement de continuer à voler autant (57 %), malgré une sensibilité écologique parfois bien réelle. D'autres basculent plus tardivement vers des usages intensifs après une enfance sans avion, sous l'effet d'une hausse de revenus ou d'un changement de vie professionnelle ou familiale. Dans tous les cas, la trajectoire pèse souvent plus lourd que la seule situation présente.

Source : Forum Vies Mobiles, 2026
Le recours à l'avion est réparti équitablement entre hommes et femmes à partir de 35 ans, mais l'écart est marqué chez les plus jeunes : chez les 25-34 ans, 55,3 % des passagers sont des femmes (44,7 % d'hommes), et chez les 15-24 ans, l'écart grimpe à 61 % de passagères contre 39 % de passagers. Les chercheurs avancent deux hypothèses : une préférence pour l'avion plutôt que la voiture chez les jeunes femmes (confort, sécurité perçue pour des distances équivalentes), et une meilleure réussite scolaire des filles, qui leur donne davantage accès à des études supérieures impliquant des voyages en avion (année à l'étranger, stages ou bénévolats internationaux).
C'est sans doute l'apport le plus utile de cette étude pour sortir des débats stériles sur les réseaux sociaux : elle mesure, pour la première fois à cette échelle, l'écart entre ce que les gens savent sur l'avion et ce qu'ils font concrètement.
Parmi les Français·es ayant déjà pris l'avion, les chercheurs distinguent quatre profils selon deux critères : perçoivent-ils l'avion comme polluant, et en ressentent-ils de la culpabilité.
| Profil | Part des voyageurs | Polluant ? | Culpabilité ? |
|---|---|---|---|
| Cynisme | 46,6 % | Oui | Non |
| Dissonance | 24,3 % | Non | Oui |
| Flygskam (avihonte) | 15,3 % | Oui | Oui |
| Déni | 13,8 % | Non | Non |
Le groupe le plus important, de très loin, est celui des "cyniques" : ils savent que l'avion pollue mais ne remettent pas en cause leur pratique pour autant. Ce profil est plutôt diplômé et socialement favorisé, avec une forte présence de cadres, et 42 % d'entre eux souhaitent même voyager davantage à l'avenir, malgré leur conscience des enjeux climatiques.
Plutôt que de nier le problème climatique, beaucoup de voyageurs développent des arguments qui leur permettent de considérer que leurs propres vols restent légitimes. L'étude en identifie plusieurs : présenter l'avion comme la seule option réaliste faute d'alternative crédible ; s'appuyer sur le poids d'un projet collectif (vacances en famille, voyage entre amis) qu'il serait difficile de remettre en cause seul·e, ou encore compenser cette "entorse" aérienne par une sobriété assumée dans le reste de son mode de vie. Ces mécanismes ne nient pas que l'avion pollue : ils permettent de mettre l'argument climatique entre parenthèses, en considérant que d'autres impératifs (familiaux, professionnels) priment ponctuellement.
Non, et c'est sans doute le chiffre le plus contre-intuitif de l'étude : cette culpabilité déclarée n'abaisse pas la probabilité d'avoir pris l'avion au cours des trois dernières années. Seuls 15,3 % des voyageurs se reconnaissent dans ce profil de "honte de prendre l'avion" popularisé par Greta Thunberg. Et parmi eux, la culpabilité ne se traduit pas par un renoncement au voyage aérien. Le déni pur (13,8 %), lui, est même associé aux usages les plus intensifs : c'est le profil qui compte le plus grand nombre de vols réalisés et la plus forte volonté d'en faire encore plus.
Ce constat n'est pas une fatalité mais une indication. Plutôt que la culpabilité individuelle, peut-être peut-on agir sur d'autres leviers...
Face à ce constat, le Forum Vies Mobiles plaide pour une action structurelle plutôt que pour miser sur la responsabilisation individuelle.
Plutôt qu'une interdiction stricte type "4 vols par vie" (une proposition qui a fait couler beaucoup d'encre, notamment portée par Jean-Marc Jancovici), le Forum Vies Mobiles propose un crédit aérien : deux voyages aller-retour par an et par personne pour motifs personnels, nominatif (vérifié via le numéro de réservation déjà utilisé par les compagnies), ni reportable ni cessible d'une année sur l'autre.
Selon l'étude, cette mesure réduirait le trafic aérien de 24 % et les émissions de 5,3 millions de tonnes de CO2/an, tout en préservant la possibilité de voyager pour les 90 % de Français·es qui effectuent déjà deux allers-retours ou moins par an. L'idée : cibler la minorité hypermobile plutôt que les déplacements occasionnels (et parfois peu substituables) de la majorité.

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Jean-Marc Jancovici : comment rendre la sobriété désirable ?
Sur le moyen-courrier européen, le segment qui concentre la majorité des vols des voyageurs les moins intensifs : largement oui. Le TGV émet environ 45 à 75 fois moins de CO2 par passager-kilomètre qu'un vol équivalent. Le vrai frein reste économique plutôt que technique : sur les liaisons européennes, le train coûte en moyenne 2,5 fois plus cher que l'avion, et jusqu'à 3 à 4 fois plus cher sur des trajets comme Paris-Milan ou Paris-Copenhague.

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Pourquoi l’avion est moins cher que le train (et peut-on inverser la tendance) ?
Sur le long-courrier, en revanche, l'équation est différente : aucune alternative crédible n'existe aujourd'hui, et les solutions technologiques (SAF, hydrogène, avion électrique) restent, comme l'explique le chercheur Aurélien Bigo, largement hors de portée à l'horizon 2050.

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Avion vert : mythe ou réalité ? Aurélien Bigo démêle le vrai du faux
En attendant une éventuelle évolution des politiques publiques, la meilleure option reste de changer ses propres habitudes de voyage quand c'est possible : privilégier le train sur les trajets où il est compétitif, explorer les pass ferroviaires pour les longs séjours, ou simplement redécouvrir des destinations proches accessibles sans avion. C'est précisément la mission qu'on s'est donnée chez HOURRAIL ! : rendre le voyage en train simple, désirable et accessible au plus grand nombre.
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Cette étude apporte une pièce manquante au débat sur l'avion et le climat : nos pratiques aériennes se construisent tôt et ont tendance à durer, mais elles ne sont pas figées pour autant, comme le montrent les trajectoires de celles et ceux qui changent d'usage au fil de leur vie. Ce qui ne fonctionne pas, en revanche, c'est de compter sur la seule prise de conscience individuelle pour accélérer ce mouvement.
Et si le vrai levier n'était pas de culpabiliser davantage les voyageurs occasionnels, mais de cibler structurellement la minorité qui vole le plus, par des politiques publiques plutôt que par la seule morale individuelle ?
Chez HOURRAIL !, on partage ce constat depuis notre création : ce n'est pas en pointant du doigt qu'on fera bouger les choses, mais en rendant le voyage en train désirable, accessible et concret pour toutes celles et ceux qui veulent, ou peuvent, voyager autrement.
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