

En 1981, la France lançait le TGV Paris–Lyon à 260 km/h et installait l’Europe comme centre mondial de la grande vitesse. Pendant des décennies, le continent a dominé : l’Italie accélère, l’Allemagne suit, l’Espagne déploie un réseau spectaculaire. La grande vitesse devient un marqueur de puissance, de modernité, et en un sens, de prestige national.
Puis, en quinze ans seulement, un pays sans aucune ligne à grande vitesse va non seulement rattraper l’Europe, mais la dépasser très largement. Aujourd’hui, la Chine totalise plus de 48 000 kilomètres de lignes à grande vitesse, soit environ 70 % du réseau mondial ! Ce chiffre mérite qu’on s’y attarde : un seul pays concentre la majorité des LGV de la planète. Pour mesurer le contraste, l’Espagne, pourtant championne d’Europe, compte environ 4 000 km de LGV.
Comment Pékin a-t-elle réussi à construire à une telle échelle, en si peu de temps ? Et surtout : pourquoi ? Car derrière les trains à 350 km/h se cache une stratégie qui dépasse largement le transport. Territoire, économie, puissance, influence… On t’explique tout.
Et si tu préfères vivre cette enquête en immersion, tu peux regarder notre vidéo ou l'écouter au format audio (sur notre podcast Je t’offre un rail ?, le podcast qui va te rendre accro au train) :
Pour comprendre pourquoi la grande vitesse est devenue un enjeu aussi central en Chine, il faut revenir aux années 1980 et 1990. À cette époque, le pays est en pleine transformation : l’économie commence à s’ouvrir, l’industrialisation s’accélère, les villes grossissent à un rythme inédit et des centaines de millions de personnes entrent progressivement dans l’économie de marché. C’est le début de ce que beaucoup décrivent comme le plus grand boom économique de l’histoire contemporaine.
Mais ce boom se heurte très vite à une contrainte majeure : le territoire. La Chine est un pays grand comme un continent, avec des mégapoles qui émergent sur la côte Est et un intérieur beaucoup plus enclavé. Relier les villes n’est pas un simple problème de confort : c’est une question de cohésion nationale, de productivité économique et de stabilité sociale.
Or, à ce moment-là, le rail chinois est loin d’être à la hauteur. Dans les années 1990, les trains roulent en moyenne à 48 km/h et certains trajets dépassent les 24 heures. La Chine est en retard, non par manque d’intérêt, mais parce que ses priorités sont ailleurs : sortir sa population de la pauvreté reste l’enjeu absolu.
Cela n’empêche pas le pays d’observer. En 1978, Deng Xiaoping effectue un voyage au Japon et découvre le Shinkansen. La vitesse de ce train le marque profondément. À partir de ce moment-là, il est convaincu que la grande vitesse jouera un rôle clé dans l’avenir de la Chine.
Il faut attendre 2004 pour que les choses s’accélèrent réellement. Cette année-là, le gouvernement adopte un document clé : un plan national à moyen et long terme pour le réseau ferroviaire. L’objectif est clair : construire 12000 kilomètres de lignes à grande vitesse, organisées autour de huit grands corridors (quatre axes nord-sud et quatre axes est-ouest) capables de structurer l’ensemble du territoire chinois.
À l’époque, le projet paraît totalement hors d’échelle. Et pourtant…
Tout bascule le 1er août 2008, à quelques jours de l’ouverture des Jeux olympiques de Pékin. La Chine inaugure sa première ligne à grande vitesse entre Pékin et Tianjin. Pour la première fois, des trains chinois roulent à 350 km/h en vitesse commerciale. À l’époque, c’est inédit, et ces trains sont capables d’aller plus vite que les TGV européens.
La dynamique est enclenchée. Trois ans plus tard, la Chine exploite déjà le plus long réseau LGV au monde. Un renversement historique, extrêmement rapide à l’échelle des infrastructures. À titre de comparaison, le réseau français est aujourd’hui 17 fois plus petit que celui de la Chine. Le Royaume-Uni, berceau historique du chemin de fer, ne possède toujours aucune ligne à grande vitesse traversant son territoire en dehors de l’Eurostar.
Autrement dit, la Chine n’a pas seulement rattrapé la grande vitesse. Elle l’a largement dépassée.
Si la Chine a réussi à construire le plus grand réseau de trains à grande vitesse du monde en un temps record, ce n’est ni un miracle, ni un hasard. C’est le résultat d’une méthode très spécifique, pensée comme un système industriel à l’échelle d’un pays entier.
Depuis 2008, la Chine inaugure en moyenne près de 3000 kilomètres de LGV par an. C’est l’équivalent du réseau TGV français construit chaque année.
Cette cadence n’est possible que parce que la Chine ne construit pas ligne par ligne, mais réseau par réseau. Très tôt, Pékin définit un schéma directeur national : on commence par les grandes artères, puis on vient y raccorder des lignes secondaires. Résultat : des dizaines de chantiers lancés simultanément, partout dans le pays, avec une cohérence d’ensemble.
Le deuxième pilier, c’est l’argent. Le rail est érigé en priorité nationale et le recours à l’endettement est pleinement assumé. Aujourd’hui, la dette de China State Railway avoisine les 800 milliards d’euros.
Mais pour la Chine, une infrastructure ne sert pas seulement à être rentable : elle sert à structurer l’économie, à relier les bassins d’emplois, à faire circuler les travailleurs et les capitaux. Le raisonnement est simple : on construit maintenant, les bénéfices viendront plus tard.
Cette capacité à investir vite et fort est rendue possible par un système très centralisé. En Chine, les grandes infrastructures sont décidées au sommet de l’appareil d’État et exécutées majoritairement par des entreprises publiques. Il n’y a ni longues enquêtes publiques, ni recours juridiques interminables. Les tracés sont imposés, les expropriations rapides, et les décisions rarement remises en cause.
Le troisième pilier, c’est l’industrialisation. Dans les années 2000, la Chine signe des accords de transfert de technologie avec Siemens, Alstom ou Bombardier. L’objectif est clair : apprendre vite, très vite.
Les ingénieurs chinois assimilent ces savoir-faire et développent leurs propres trains sous les labels CRH, puis Fuxing. Dès 2010, un prototype atteint 486 km/h lors d’essais. En 2017, les rames Fuxing CR400 entrent en service à 350 km/h. Fin 2023, la Chine dévoile le CR450, conçu pour une vitesse commerciale de 400 km/h.
À ces vitesses, la performance ne dépend plus seulement du train. Les rails sont soudés sur des centaines de mètres pour éviter la moindre rupture, les caténaires sont renforcées, les tunnels élargis pour absorber la pression de l’air, et des milliers de capteurs surveillent en permanence l’usure et les intempéries. Près de la moitié du réseau passe sur des ponts ou dans des tunnels afin d’éviter les courbes trop serrées et les terrains instables.
La Chine ne s’est donc pas contentée de poser des rails. Elle a bâti un système ferroviaire complet et indépendant : des gares géantes comme Pékin-Sud, des centres de contrôle ultra-efficaces, une billetterie dématérialisée et des fréquences inédites. Sur la ligne Pékin–Shanghai, un train circule toutes les trois minutes aux heures de pointe. Le réseau est d’une efficacité redoutable. Et ce n’est pas un hasard.
Le déploiement du train à grande vitesse en Chine n’est pas seulement une histoire de rails et de records. C’est aussi un outil au service d’une ambition politique, économique et géopolitique.
En reliant entre elles la majorité des villes de plus de 500 000 habitants, l’État réduit brutalement les distances. Des villes autrefois enclavées se retrouvent à seulement quelques heures des grands centres économiques, ce qui facilite les échanges, les investissements et la circulation des travailleurs.
Pour la population, cette stratégie s’inscrit dans un contrat implicite : accepter l’autorité du Parti unique s’accompagne de la promesse que, où que l’on vive, on finira par bénéficier des fruits de la croissance. Le train à grande vitesse devient alors une preuve concrète de cette promesse.
Les effets sont déjà perceptibles. Des territoires longtemps à l’écart connaissent un nouvel essor grâce au rail. La Chine n’hésite pas à construire des lignes dans des régions peu peuplées pour leur donner un souffle nouveau, quitte à ce qu’elles ne soient pas rentables immédiatement.
La ligne à grande vitesse Lanzhou–Ürümqi, longue de 1776 kilomètres, traverse des déserts et des montagnes jusqu’au cœur du Xinjiang, à l’extrême ouest du pays. C’est la LGV située à la plus haute altitude du monde, et aussi l’une des moins fréquentées du réseau.
Mais son rôle principal n’est pas économique. Elle sert avant tout à ancrer physiquement la région au reste de la Chine, à faciliter les déplacements dans une zone sensible et à affirmer l’intégration du territoire.
Le train à grande vitesse redessine ainsi la carte du pays. Des villes moyennes gagnent en attractivité parce qu’elles se retrouvent désormais à moins de deux ou trois heures des grandes métropoles. En quelques années, le pays a littéralement rétréci.
Cette réussite ne s’arrête pas aux frontières chinoises. La grande vitesse est aussi devenue un outil de soft power. Construire en un temps record le plus grand réseau de LGV du monde, c’est offrir une démonstration spectaculaire de modernité et de capacité industrielle.
Depuis le lancement des Nouvelles Routes de la Soie en 2013, la Chine finance et construit des lignes ferroviaires en Asie, en Afrique et ailleurs. La plupart sont des lignes classiques destinées au fret, mais certaines intègrent de la grande vitesse. C’est le cas en Indonésie, avec la ligne Jakarta–Bandung, inaugurée en 2023.
Aujourd’hui, le groupe CRRC est devenu le premier fabricant mondial de matériel ferroviaire. Des trains conçus en Chine circulent désormais un peu partout dans le monde.
Longtemps, quand un pays voulait construire une ligne à grande vitesse, il se tournait vers l’Europe ou le Japon. Ce qui change aujourd’hui, c’est que la Chine est de plus en plus souvent perçue comme une nouvelle référence possible : un acteur capable de proposer des projets complets, rapides à construire et à très grande échelle.
D’ici 2035, la Chine vise officiellement 70 000 kilomètres de lignes à grande vitesse. Un chiffre vertigineux. Mais cette course soulève aussi de nombreuses questions. Certaines lignes sont peu fréquentées, plusieurs gares se retrouvent presque vides, parfois mal situées ou trop proches d’autres axes concurrents. La dette ferroviaire atteint environ 800 milliards d’euros, et son remboursement repose en grande partie sur l’État central et les provinces.
Depuis 2021, les autorités chinoises ont commencé à ajuster le tir. Pékin cherche à ralentir la cadence, à mieux sélectionner les projets et à privilégier davantage les lignes interurbaines, plus utiles pour les déplacements du quotidien.
Se pose aussi la question environnementale. Le train est une alternative beaucoup moins polluante que l’avion, mais faire circuler des trains à 350 km/h demande beaucoup plus d’énergie que des vitesses plus modérées. En Europe, le choix est différent. Comme le rappelle David Goeres à propos du TGV M :
« On pourrait concevoir un train allant à 360 km/h, mais ce n’est pas notre objectif. La vitesse idéale se situe autour de 320 km/h. »
Alors, le modèle chinois peut-il inspirer l’Europe sur certains points, ou est-il trop spécifique pour être transposé ailleurs ? L’avenir nous le dira…

Issue du monde de la communication et des médias, Sophie est Responsable éditoriale chez HOURRAIL ! depuis août 2024. Elle est notamment derrière le contenu éditorial du site ainsi que La Locomissive (de l'inspiration voyage bas carbone et des bons plans, un jeudi sur deux, gratuitement dans ta boîte mail !).
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