


La France n'a jamais accueilli autant de touristes internationaux. Une fréquentation record généralement présentée comme une bonne nouvelle pour l'économie et l'attractivité du pays. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité beaucoup plus contrastée : les touristes venus de loin ne représentent qu'une petite partie des visiteurs, tout en pesant très lourd dans l'empreinte carbone du secteur.
C'est tout le sujet du nouveau rapport du Réseau Action Climat (RAC), Trop de touristes en France ?, publié le 8 septembre 2026. En 70 pages, l'association interroge le modèle touristique français et pose une question simple : pourquoi chercher à attirer toujours plus de touristes lointains, alors que leurs retombées se concentrent sur quelques territoires et que leur venue pèse particulièrement lourd sur le climat ?
"Les secteurs touristique et aérien s’alimentent mutuellement concernant le réchauffement climatique : 2/3 des vols en France sont aujourd'hui pour motif touristique, et plus de 40 % des émissions du tourisme est dû… au transport aérien. Donc plus on a de tourisme international, plus on a de gaz à effet de serre, avec les conséquences que l’Hexagone a éprouvées cet été : méga-feux, sécheresses, canicules…", nous explique Alexis Chailloux, responsable transports au Réseau Action Climat. Zoom sur les principaux enseignements du rapport.
Qui fait vraiment vivre le tourisme en France ? Les résidents Français d'abord (135 milliards € dépensés en France), puis les Européens (54 milliards €). Les touristes extra-européens ne pèsent que 24 milliards €.
Qui pollue le plus ? Les touristes extra-européens représentent 3 % des touristes accueillis en France, mais 20 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur touristique.
Pourquoi les Français partent-ils moins en vacances en France ? La montée en gamme des hébergements touristiques a fait grimper les prix deux fois plus vite que l'inflation depuis 20 ans, poussant une partie des Français vers des destinations étrangères moins chères.
Quelle solution le train peut-il apporter ? Le Réseau Action Climat propose de relancer le "billet de congé annuel" : un aller-retour en train à 49 € par personne, une fois par an.
Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les touristes venus de loin qui font tourner l'économie touristique française. En 2023, les résidents français ont dépensé 135 milliards d'euros en vacances sur le territoire national, soit les deux tiers de la consommation touristique intérieure (211 milliards d'euros, selon l'INSEE). Pourtant, la France vise 100 milliards d'euros de recettes issues des touristes internationaux d'ici 2030, sans objectif équivalent pour les touristes français, et sans distinction entre touristes européens (peu polluants) et touristes lointains (très polluants).
Viennent ensuite les touristes européens, avec 54 milliards d'euros dépensés en France en 2025. Les touristes du reste du monde, eux, ne pèsent que 24 milliards d'euros.
Le déséquilibre est encore plus net si l’on raisonne en termes de balance commerciale (c’est-à-dire la différence entre ce que les étrangers dépensent en France et ce que les Français dépensent à l’étranger. Sur les 20 milliards d'euros de solde positif du tourisme international, 90 % viennent des touristes européens et notamment ceux de 5 pays proches (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suisse).

Entre 2019 et 2025, le solde touristique européen a plus que doublé (de 8 à 18,1 milliards d'euros), quand celui du reste du monde a stagné (de 3,6 à 1,9 milliard). Source : Banque de France, cité par le Réseau Action Climat.
Autrement dit, l'écart se creuse plutôt qu'il ne se comble : sur les 5,9 milliards d'euros de hausse du solde touristique entre 2019 et 2025, 88 % proviennent des échanges avec l'Europe, contre seulement 12 % avec le reste du monde.
Encore faut-il que cet argent profite réellement au territoire. Par souci d'honnêteté, il faut noter que si l'on rapporte les dépenses par touriste (et non au global), les visiteurs lointains (Américains, Japonais, Brésiliens) dépensent individuellement plus qu'un touriste européen. En revanche, si les Américains consomment bel et bien plus que les Néerlandais, “ils polluent aussi beaucoup plus", tempère Alexis Chailloux.
Cet argent profite par ailleurs inégalement au territoire. En France, les grandes entreprises (plus de 250 salariés) captent 34 % des revenus de l'hébergement touristique, contre seulement 12 % en Italie (Transport & Environment, NEF, 2026). Une étude sur les villes espagnoles de Valence et Benidorm montre que le taux de "fuite économique" (la part des dépenses touristiques qui ne reste pas dans l'économie locale) atteint 38,8 % dans les zones à forte concentration de touristes étrangers, contre 11,9 % dans les zones plus tournées vers le tourisme national. "Il semble y avoir un taux de fuite économique plus important chez les grands groupes hôteliers, type Accor, que chez les petits hébergements touristiques indépendants. Les données sont toutefois parcellaires, et on appelle de nos vœux des études plus solides sur ce sujet précis", précise Alexis Chailloux.
Depuis 2019, le nombre de chambres d'hôtel bas de gamme (1 et 2 étoiles) a baissé de 15 %, pendant que le haut de gamme (4 et 5 étoiles) progressait de 22 % (Atout France, 2026). Cette montée en gamme, pensée pour séduire une clientèle internationale, a un effet direct sur les prix : selon l'économiste Gilles Caire, le prix des hébergements touristiques a augmenté près de deux fois plus vite que l'inflation depuis 20 ans, avec un pic encore plus marqué en plein mois d'août.
Résultat, une partie des Français optent pour des séjours plus courts, ou partent carrément à l'étranger : les nuitées touristiques des résidents en France ont chuté de 13 % entre 2018 et 2025, tandis que l’on observe le succès de destinations comme l'Espagne, l'Italie ou le Portugal, desservies par une offre aérienne low-cost pléthorique. Un mouvement qui interroge : la hausse des recettes touristiques ne dit rien de l'accessibilité du territoire à sa propre population.

En 35 ans, les prix des hébergements touristiques ont été multipliés par 2,9 en moyenne annuelle, et par 3,6 au mois d'août. Source : Gilles Caire, à partir de données INSEE, cité par le Réseau Action Climat
Le rapport rappelle un autre chiffre : 40 % des Français ne partent pas en vacances chaque année. "Aujourd'hui, on a toujours 2 Français sur 5 qui ne partent pas en vacances chaque année, principalement pour des raisons financières. Ces inégalités sont particulièrement marquées à l’enfance : la moitié des enfants des foyers les plus modestes ne partent pas en vacances. Les politiques publiques ont réussi par le passé à augmenter le taux de départ en vacances, mais depuis 40 ans, force est de constater que l’on stagne” , résume Alexis Chailloux.

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C'est sans doute le chiffre le plus frappant du rapport : les touristes extra-européens représentent 3 % des touristes accueillis en France, mais 20 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur touristique. Le séjour d'un touriste lointain est en moyenne 10 fois plus émetteur que celui d'un résident français, et 5 fois plus que celui d'un touriste européen, un écart qui s'explique presque entièrement par le poids climatique des vols long-courriers.

3 % des touristes accueillis en France, 20 % des émissions du secteur touristique. Source : ADEME, 2024, cité par le Réseau Action Climat.

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L'aérien est d'ailleurs l'un des seuls secteurs à continuer d'augmenter ses émissions en France (Citepa, 2026). Une hausse portée notamment par les vols internationaux : entre 2019 et 2025, ils ont gagné 11 millions de passagers (+ 8 %), tandis que le trafic intérieur hexagonal en perdait 7 millions (- 27 %).

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Or, une grande partie de ces déplacements sont directement liés au tourisme : environ deux passagers sur trois prennent l'avion pour des motifs touristiques. En 2018 déjà, l'aérien représentait à lui seul 41 % des émissions du tourisme en France. Avec la progression du trafic international depuis, son poids pourrait être encore plus important aujourd'hui.

Les aéroports français font partir plus de touristes vers la Méditerranée et l'Asie qu'ils n'en font venir. Source : DGAC, enquête nationale auprès des passagers aériens 2024, citée par le Réseau Action Climat.
Sur cette carte :
Les aéroports français font d'ailleurs partir plus de Français à l'étranger (62 %) qu'ils ne font venir de touristes internationaux (38 %) : un déséquilibre qui s'aggrave (+4,1 % de trafic "émetteur" entre 2024 et 2025, contre +3 % de trafic "récepteur"). Pourtant, c’est le modèle privilégié par de nombreux aéroports régionaux, subventionnés par les collectivités locales.
"Beaucoup de collectivités locales subventionnent les aéroports ou les liaisons aériennes low-cost en pensant faire un investissement. Non seulement c'est catastrophique pour le climat, mais même d'un point de vue économique, ce n'est pas forcément une bonne idée puisque cela risque d’augmenter le nombre de Français qui partent à l'étranger, et donc ne dépenseront plus leur argent sur place", souligne Alexis Chailloux.
Le tourisme lointain profite d'ailleurs à un nombre limité de territoires. Les touristes venus de loin se concentrent très majoritairement en Île-de-France et sur la Côte d'Azur : 62 % des nuitées des touristes états-uniens ont par exemple lieu en région parisienne (INSEE, 2024). À l'inverse, les touristes européens, qui viennent davantage en voiture, se répartissent plus largement sur le territoire.
Cette concentration n'est pas sans conséquence pour les habitants des destinations les plus fréquentées, notamment en matière de logement. Dans les zones très touristiques, une partie des biens immobiliers est achetée ou convertie pour être proposée en location de courte durée, notamment sur Airbnb. Autant de logements qui sortent alors du marché locatif classique, avec une pression supplémentaire sur les loyers.
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Selon la Direction générale des Entreprises, chaque point supplémentaire de densité d'offres Airbnb « professionnelles » (des loueurs proposant au moins deux logements et/ou plus de 120 jours de réservation par an) est ainsi associé à une hausse des loyers d'environ 1,2 %. Un phénomène auquel contribue particulièrement la clientèle étrangère qui passe 43,3 % de ses nuitées en location touristique, contre 35,5 % pour les résidents français.
Pourquoi la France persiste-t-elle dans cette stratégie, malgré ces effets pervers ? "Il faudrait demander au gouvernement, mais je vois trois hypothèses à cela : 1) parce que les touristes lointains dépensent plus en moyenne (mais il faudrait regarder où va cet argent et comment l’on valoriser économiquement la contribution au réchauffement climatique), 2) parce qu’on a tendance à penser que plus on rayonne loin, plus on a de l'influence (alors qu'une politique touristique devrait plutôt se juger à sa capacité à préserver l'habitabilité de la planète), et 3) parce qu’on n'a tout simplement pas les bons indicateurs : on ne regarde que les retombées économiques (pas la stimulation de l’économie locale, ni la préservation du cadre de vie, ni le coût écologique)", explique Alexis Chailloux.
La principale recommandation du rapport tient en une idée : plutôt que de chercher à attirer toujours plus de touristes venus de loin, la France aurait intérêt à miser davantage sur les Français et les Européens. Un recentrage qui s'est déjà produit, bien malgré nous, pendant la pandémie : entre 2018 et 2022, les émissions du tourisme ont diminué de 16 %, sans baisse de l'activité économique du secteur.
Le Réseau Action Climat propose également de freiner la croissance du trafic aérien, avec notamment un moratoire sur les extensions d'aéroports et la fin des exonérations fiscales sur le kérosène.
Il appelle aussi à davantage de transparence sur les budgets consacrés à la promotion touristique et propose quatre critères pour évaluer les politiques publiques du secteur : leur empreinte carbone, leurs retombées économiques locales, leurs effets sur le cadre de vie et l'accessibilité des vacances.

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Avion : pourquoi certains le prennent toute leur vie et d'autres jamais ?
Parmi les mesures avancées, il y a aussi celle-ci (que l'on ne peut qu'approuver chez HOURRAIL !) : remettre au goût du jour le billet de congé annuel. Créé par Léo Lagrange, sous-secrétaire d'État aux loisirs du gouvernement du Front populaire, dans la foulée des premiers congés payés, le dispositif existe toujours en 2026, mais il a perdu de sa superbe.
La réduction, initialement fixée à 40 %, n'est plus que de 25 % aujourd'hui, réservée aux trains SNCF et conditionnée à un formulaire papier signé par l'employeur. Résultat : sur un Paris-Marseille, l'aller-retour revient à 185 € en période de pointe (souvent plus cher que des billets trouvables par ailleurs), et le dispositif reste largement méconnu : seules 24 000 personnes en ont bénéficié en 2025.

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Pourquoi l’avion est moins cher que le train (et peut-on inverser la tendance) ?
Le Réseau Action Climat propose de lui donner une tout autre ampleur : un aller-retour en train à 49 € par personne et par an, accessible à tous les résidents français. Il souhaite également le retour d'un pass rail à moins de 50 € par mois, valable toute l'année et donnant un accès illimité aux TER et Intercités. Une telle mesure coûterait environ 2 milliards d’euros, que l’association propose de trouver en mettant fin aux exonérations fiscales de l’aérien.

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Comment rendre le train français plus efficace : 10 pistes avec le collectif Pour un réveil écologique
Derrière l'objectif d'attirer toujours plus de visiteurs internationaux, le rapport du Réseau Action Climat pose finalement une question assez simple : faut-il vraiment chercher à faire venir toujours plus de touristes de toujours plus loin ?
Le RAC défend un autre modèle : un tourisme davantage tourné vers les Français et nos voisins européens, mieux réparti sur le territoire, et moins dépendant de l'avion. Bref, un modèle dans lequel le train a, forcément, une belle carte à jouer.
Pour lire le rapport complet du Réseau Action Climat, c’est ici.

Issue du monde de la communication et des médias, Sophie est Responsable éditoriale chez HOURRAIL ! depuis août 2024. Elle est notamment derrière le contenu éditorial du site ainsi que La Locomissive (de l'inspiration voyage bas carbone et des bons plans, un jeudi sur deux, gratuitement dans ta boîte mail !).
Convaincue que les changements d’habitude passent par la transformation de nos imaginaires, elle s’attache à montrer qu’il est possible de voyager autrement, de manière plus consciente, plus lente et plus joyeuse. Son objectif : rendre le slow travel accessible à toutes et tous, à travers des astuces, des décryptages et surtout, de nouveaux récits.